La permaculture. Une technique? Une mode Une philosophie de vie? Tout le monde en parle, mais personne ne sait vraiment de quoi il s’agit.

« La permaculture est infiniment plus qu’une technique de jardinage: c’est LA CULTURE DE LA PERMANENCE, autrement dit le souci d’insérer une vraie durabilité partout où c’est possible, sur le modèle de ce que tous les écosystèmes mettent en place spontanément. » C’est ainsi que Gregory Derville, auteur du livre  « La permaculture, en route pour la transition écologique »   décrit cette pratique  de plus en plus en vogue de nos jours.

Aujourd’hui nous nous entretenons avec Gregory afin de comprendre les mécanismes et les applications  de la permaculture, pour une transition écologique et énergétique des territoires.

1. Bonjour Gregory et bienvenue. Présentez-vous en quelques mots…

J’enseigne depuis 20 ans la science politique à l’Université de Lille, en particulier sur les enjeux sociaux, économiques et politiques de l’environnement et sur les politiques locales de développement durable.

En tant que citoyen et à titre personnel et associatif, je suis engagé pour diffuser la permaculture et développer la transition écologique des territoires. J’ai ainsi publié un livre sur la permaculture aux éditions Terre vivante, et je donne des formations et des conférences sur ces thématiques.

2. Comment définiriez-vous l’efficacité énergétique ?

Vivre, se déplacer, travailler c’est consommer de l’énergie.

Habituellement on la définit comme une situation dans laquelle la dépense énergétique nécessaire pour produire un bien ou un service est « optimisée », c’est-à-dire aussi minime que possible.

Mais cette définition me paraît beaucoup trop incomplète, car elle ne questionne pas la soutenabilité globale du bien ou du service en question (et encore moins d’ailleurs son intérêt pour nous humains). Si on se contente de cette définition, certaines technologies peuvent être considérées comme « efficaces », alors que si on les envisage sous un angle plus large, elles sont totalement insoutenables sur le plan écologique. Pour dire les choses un peu brutalement, j’ai souvent l’impression que l’on considère comme « efficaces » des technologies qui, au lieu de consommer des quantités délirantes d’énergie, se contentent d’en consommer des quantités énormes (surtout en tenant compte de leur énergie grise). Ou qui polluent et rejettent beaucoup de gaz à effet de serre, plutôt qu’énormément.

Un exemple : si un constructeur met sur le marché une voiture consommant 2 litres aux 100 km, on s’esbaudira devant ce modèle d’efficacité énergétique. Cela restera quand même une voiture, à savoir une machine d’au moins 500 kilos utilisée pour déplacer au mieux quelques personnes (et souvent une seule), et pour laquelle il faut entretenir un réseau de routes, de pompes à essence, de garages, de parkings, etc. Il faut vraiment que nous vivions dans une société délirante et que nous ayons perdu tout bon sens pour considérer que ceci est « efficace ». Je suis évidemment d’accord pour dire qu’à court terme, ce type de véhicule serait un progrès par rapport à un 4×4 ou même une citadine. Mais il n’empêche : construire et faire rouler des voitures, et entretenir les infrastructures qui vont avec, exige beaucoup de métaux, d’énergie, de bitume, d’espace, de caoutchouc, etc. Même une semblable voiture serait impossible à généraliser à tous les humains et pour des millénaires : ce n’est donc pas une technologie réellement durable, et ce n’est pas parce qu’elle ne consomme « que » 2 l/100 qu’elle est vraiment efficace.

Je préfère adopter une définition beaucoup plus exigeante : un système est vraiment efficace sur le plan énergétique quand il produit au moins autant d’énergie qu’il en importe (hormis le rayonnement solaire qui, lui, est gratuit et inépuisable).

Avec cette définition, une maison passive bourrée de technologie et de domotique, coiffée de panneaux solaires, n’est pas efficace énergétiquement, puisque pour la construire et la faire fonctionner, il faut du béton, de l’acier, des terres rares, des câbles, des capteurs électroniques, de l’informatique, etc. Tout cela vient de loin et ne s’obtient pas sans tractopelles, camions, bétonneuses, usines, mines, etc., donc pas sans une très grande dépense en énergie fossile. Une petite maison bioclimatique, conçue en matériaux naturels et recyclables (par exemple en bois-paille, ou en torchis), très sobre, très bien isolée, dotée d’un poêle adapté et performant mais de très peu d’équipements électriques, est infiniment plus efficace sur le plan énergétique.

Avec la définition que je privilégie, le modèle parfait d’efficacité énergétique est la forêt : année après année, elle produit toujours plus de biomasse, sans aucun autre apport extérieur que l’eau et la lumière du soleil. La permaculture consiste tout simplement à s’en inspirer, et à concevoir puis mettre en œuvre des systèmes habités qui, à mesure qu’ils arrivent à maturité, produisent de plus en plus de récoltes (nourriture, bois, plantes médicinales, fourrage, produits saponifères, etc.), avec des besoins en énergie fossile ou électrique qui s’amenuisent d’année en année.

3. Quel est votre point de vue sur les principaux obstacles en jeu pour diffuser l’efficacité énergétique, telle que vous l’entendez ?

La quasi totalité des systèmes qui existent dans le monde moderne, et qui assurent notre mode de vie au quotidien, sont des systèmes « ouverts », avec deux caractéristiques : 1) l’essentiel de leurs ressources viennent de l’extérieur (pétrole, engrais, nourriture, emballages, objets manufacturés…), et 2) ils évacuent vers l’extérieur des produits qui ne sont pas recyclés sur place (gaz à effet de serre, déchets, pollutions, etc.)

Par définition, de tels systèmes sont insoutenables sur le plan écologique (c’est-à-dire non généralisables sur toute la planète et à très long terme). Ils sont donc extrêmement vulnérables, et voués à s’effondrer.

Prenons l’exemple de l’agriculture industrielle. Si on tient compte de tout ce qu’il a besoin d’importer pour fonctionner (engrais, machines, gas-oil…), ce modèle est beaucoup moins productif à l’hectare qu’une petite ferme en polyculture. Et si on calcule le rapport entre les calories énergétiques investies et les calories alimentaires produites, il présente un bilan minable : 5 à 10 calories d’énergie fossile, parfois bien davantage, sont nécessaires pour sortir de terre une seule calorie alimentaire. Il faut un aveuglement total pour qualifier ce modèle de « productiviste » !

De mon point de vue, le principal obstacle à l’efficacité énergétique est que notre vie entière est presque à 100% dépendante de systèmes qui sont totalement ouverts : élevage, agriculture, distribution de l’eau et de l’énergie, industrie, ramassage et traitement des déchets… Si ces systèmes ne sont pas alimentés par des quantités gigantesques de matières premières et d’énergie venant de l’extérieur, ils sont voués à s’effondrer et à disparaître en quelques semaines. Et on peut facilement imaginer les conséquences économiques et sociales…

Aller vers une vraie efficacité énergétique, durable à très long terme et généralisable à tous les humains, nécessite donc un changement de mode de vie et d’organisation sociale tellement radical que la plupart d’entre nous n’arrivent même pas à l’imaginer – et bien sûr il est encore plus difficile de l’accepter et de le mettre en œuvre. D’où la séduction opérée par les solutions high-tech, bien qu’elles soient à mes yeux totalement chimériques : elles nous promettent « le beurre, l’argent du beurre et la crémière » (conserver notre mode de vie, faire accéder toute l’Humanité à la mobilité, à l’électricité , au frigo, au smartphone et à la télévision connectée, tout en préservant l’environnement). Ce serait tellement beau ! On a tellement envie de se laisser convaincre ! Alors on ferme les yeux sur les impasses de ces solutions, sur les désastres écologiques qu’elles provoquent dans les écosystèmes (notamment par l’activité minière) ; en fait ces « solutions » high-tech ne font la plupart du temps que repousser ou déplacer les problèmes, donc les aggravent à moyen terme.

Ces temps-ci l’économie circulaire est très à la mode, mais elle aussi est très loin d’être à la hauteur des enjeux, et elle ne permettra que de prolonger (un tout petit peu) l’existence de la civilisation thermo-industrielle. Par exemple on pourrait recycler bien mieux les métaux, ce qui compenserait le fait que les gisements sont de moins en moins productifs et de plus en plus coûteux à exploiter (sur le plan financier mais aussi écologique et énergétique). Le problème est que cela nécessite d’énormes quantités d’énergie, ne serait-ce que pour déplacer en permanence des quantités énormes de déchets et de matières premières entre des magasins, des déchetteries, des centres de tri, des usines, et à nouveau des magasins, et ainsi de suite. Et pour produire de l’énergie (en particulier des ENR), il faut énormément… de métaux ! Bref, nous buterons très bientôt sur le mur de la raréfaction des matières premières.

Par ailleurs, l’énergie grise cachée dans la plupart des technologies dites « vertes » fait qu’en réalité leur bilan énergétique est médiocre, voire négatif. Ceci est bien documenté pour le véhicule électrique. Quant aux panneaux photovoltaïques, si la quantité d’énergie solaire qu’ils parviennent à capter au cours de leur durée de vie est moindre que la quantité d’énergie qui a été nécessaire pour les fabriquer, les entretenir, les démanteler et les recycler, en quoi sont-ils efficaces. On nous promet des améliorations substantielles en termes de performances, mais jamais ils ne seront aussi efficaces et écologiques que la photosynthèse.

On sait aussi que l’effet rebond annule presque toujours l’impact positif des innovations « vertes ». Par exemple, les ampoules LED consomment moins d’électricité (elles sont donc plus « efficaces »)… mais du coup on en installe davantage (même dehors !), et on les laisse allumées plus souvent. Sans compter qu’il faut plus d’énergie et de métaux pour les fabriquer, ce qui les rend suspectes sur le plan écologique – par exemple elles stimulent l’activité minière, qui est extrêmement polluante et émettrice de gaz à effet de serre.

En fait, une vraie efficacité énergétique ne peut être atteinte qu’au prix d’une transformation radicale de l’organisation et du fonctionnement de nos sociétés. C’est tout l’enjeu de la permaculture, que je définis comme la « culture de la permanence », dans toutes les domaines de notre vie individuelle et sociale.

4. Quels leviers, dans votre domaine d’activité, pourraient être utilisés pour accélérer les choses ?

D’abord une réorientation radicale des politiques publiques.

Par exemple, il faut d’urgence sortir de la dépendance à la voiture et au camion, en répartissant bien mieux les activités et les logements entre les territoires et au sein des territoires, en réduisant de façon drastique la part accordé aux véhicules à moteur dans l’espace public (moins de places de parking, plus de voies réservées aux transports en commun et aux vélos)… Une visite à Amsterdam ou Copenhague montre que c’est possible et que cela rend la ville beaucoup plus agréable.

Il faut également remettre en question l’agriculture industrielle et favoriser la création de centaines de milliers de micro-fermes, qui développeront autour d’elles un ensemble d’activités artisanales et commerciales à courte portée.

La formation des dirigeants politiques, administratifs et économiques me semble aussi un enjeu crucial, car presque tous sont très peu au fait de la gravité de la crise écologique, et dans un total déni du fait qu’elle va inéluctablement entraîner un effondrement des sociétés industrielles.

En fait il me paraît évident que réformer notre modèle économique et social ne suffira pas : il faut en sortir et en bâtir un autre, beaucoup plus sobre, beaucoup plus relocalisé, fondé non pas sur le high-tech mais sur le « low-tech » (Philippe Bihouix). A vrai dire nous devrons bientôt changer de modèle, que cela nous plaise ou non, pour des raisons énergétiques et écologiques. Alors autant l’anticiper et l’organiser autant que possible. Pour l’instant nous n’avons pas de plan B, et l’enjeu du mouvement de la transition est de le concevoir et de le mettre en œuvre, au niveau de chaque territoire.

5. Quels résultats ou changements concrets vous amèneraient à considérer que la transition énergétique est réussie ?

Pour l’instant, j’aimerais déjà pouvoir observer plus d’indices laissant penser qu’elle est en cours ! Malheureusement on est assez loin du compte. En vrac je citerais :

– l’augmentation franche de la part modale du vélo dans les déplacements urbains ;

– l’arrêt total de l’étalement urbain, des lotissements, des zones commerciales ;

– la mise en place d’une taxe carbone beaucoup plus agressive ;

– une réglementation exigeante sur l’obsolescence programmée ;

– l’interdiction totale des produits phytosanitaires dans l’agriculture.

– etc.

La transition énergétique sera « réussie » lorsque globalement, l’Humanité cessera de consommer plus d’énergie et de ressources naturelles que la planète est capable d’en produire. C’est aussi simple que cela.

 

A propos de « La permaculture, en route pour la transition écologique » (Terre Vivante, janvier 2018)

L’objet du livre est de présenter de façon claire et illustrée les éthiques et les principes de la permaculture, et la façon dont elle peut être mise en oeuvre concrètement à travers le design permaculturel et des « technologies appropriées ».

Nous pouvons mettre en oeuvre la permaculture dans tous les domaines et à tous les niveaux de notre vie (production de nourriture, habitat, déplacements, prévention et recyclage des déchets, éducation, santé…)

Ainsi définie, la permaculture est une solution simple, efficace et réaliste à la crise écologique – à vrai dire je suis de plus en plus convaincu que c’est la seule.

Plus d’informations sur : Boutique terre vivante.

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